Moitessier

Le bateau s’appelle Joshua. Son skipper (et auteur de la photo) Bernard Moitessier. Je ne sais pas ce qui m’a décidé à vous proposer cette photo aujourd’hui. Ce n’est pas un anniversaire (Moitessier était né le 10 avril 1925, et mort le 16 juin 1994). Il n’y a pas de raison spéciale. A part la place que cet homme et ce bateau ont joué dans la vie de centaines de milliers de marins. Et dans la mienne.

Vous connaissez sans doute l’histoire: le navigateur français s’était inscrit pour disputer le Golden Globe, la première course autour du monde en solitaire et sans escale, en 1968. Son voilier, Joshua, était rustique: une coque en acier, un poteau EDF comme mât. A propos de ce bateau, j’ai cru lire ce commentaire, des années plus tard, de la part d’Olivier de Kersauzon: «le compromis idéal entre le coffre-fort et le sous-marin ». C’est dire qu’il était costaud, mais pas rapide. Ce qu’il fallait finalement, en 1968, sur un tel parcours. Car après 7 mois de course, Moitessier est en tête alors qu’il remonte l’Atlantique. Il a tellement d’avance qu’il ne peut plus perdre. Sauf qu’il fait soudain demi-tour et dépose ce message d’abandon, destiné au comité de course, à un navire  croisé devant Le cap, en Afrique du Sud : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. » 

La légende Bernard Moitessier est née ce jour-là. L’homme qui refuse la gloire car il y a plus important. Il y a la vie. Il y a sa propre vision du bonheur et de l’accomplissement. Moitessier avait pris la mer car il voulait écrire, il avait des choses importantes à partager et avait besoin de temps, au calme, pour les coucher sur le papier. Il s’était rendu compte, en route vers la victoire, qu’il était très loin d’avoir atteint ce but, d’avoir fini ce livre. Et continuer, franchir la ligne, gagner la course, l’aurait emporté dans un nouveau tourbillon, médiatique, où on l’aurait à la fois privé de temps calme pour écrire, et poussé à produire très vite le récit de sa course pour profiter de l’instant de gloire. Ce qu’il aurait écrit à la va-vite ne pouvait être que décevant. Le tour du monde n’aurait alors servi à rien. Dans ces conditions, parti de Plymouth pour y revenir, c’était comme partir de nulle part pour arriver nulle part. Alors autant ne pas y aller.

Il a donc rejoint la Polynésie où il a mis trois ans pour écrire ce qu’il souhaitait écrire. Son livre, «La longue route», paru chez Arthaud en 1972, est devenu la bible de tous les navigateurs des années 70. Une référence absolue. Un récit à la fois marin et philosophique. Un très grand livre. Et un best-seller.

J’ai eu la chance de connaître Bernard Moitessier. D’abord en me retrouvant à côté de lui pour une signature, au Salon Nautique, dans les années 80. Je n’ai quasiment rien vendu car il y avait une telle foule pour le skipper de Joshua que mes propres et rares lecteurs n’arrivaient même pas jusqu’à moi… Mais quel bonheur que cet après-midi à ses côtés. Je n’ai vendu que deux livres, et j’en ai acheté un, que j’avais pourtant déjà dans ma bibliothèque: « La longue route », que Bernard m’a gentiment dédicacé. 

Puis je l’ai recontacté, pour le plaisir, sous prétexte d’un portrait pour L’Express, où je travaillais alors. Je l’ai vu à plusieurs reprises. Il me donnait rendez-vous dans la piscine de Vanves. Dans le grand bain. Puis nous allions déjeuner dans un petit restaurant marocain qu’il aimait beaucoup, avant de rejoindre l’appartement de sa compagne, où il vivait. On s’asseyait par terre. Il faisait du thé. On parlait. Des oiseaux volaient dans la pièce, libres (leur cage était toujours grande ouverte). Il parlait. Il racontait avec parfois de grands moments sans paroles. Et j’écoutais. 

Même après la parution de l’article, je suis retourné le voir plusieurs fois. Le rituel était immuable: il parlait, j’écoutais, osant quelques questions quand les silences me paraissaient trop lourds. Il écrivait ce qui sera son dernier livre, «Tamata et l’Alliance» (Arthaud, 1993). Un an plus tard, le cancer le terrassait. Et je peux dire aujourd’hui que j’ai pleuré en apprenant la nouvelle. 

Bernard n’était pas un être parfait, mais c’était un homme d’exception. Quand je repense à lui, il m’arrive une chose dont il serait je pense heureux: je souris. 

Alors, je vous laisse sur quatre phrases signées Bernard Moitessier, et qui m’accompagnent depuis des années: 

« Tout ce que les hommes ont fait de beau et de bien, ils l’ont construit avec leur rêve… »

« Dieu a créé la mer et il l’a peinte en bleu pour qu’on soit bien dessus. »

« On ne se trompe jamais en pardonnant. »

« Il faut bien admettre que l’espèce humaine est conduite par des hommes à moitié fous. Espérons que les femmes sauront un jour se réveiller pour préserver la vie. »

Bonne semaine à tous, bon vent et belle mer à ceux qui ont la chance d’être au large ou d’y aller.

Sagesse du poulpe

Pour la première fois depuis 16 ans et le début de la « photo de mer (pour bien commencer la semaine) », je vais vous parler d’un documentaire Netflix… 
Vous avez peut-être déjà entendu son titre: « La sagesse de la pieuvre ». Le titre anglais est plus précis: « My octopus teacher »
Avant de vous parler du documentaire lui-même, deux remarques pour préciser des points de vocabulaire. 
1. La pieuvre est un animal qui n’existe pas. Il y a des poulpes (octopus en anglais), des calamars, des seiches, mais point de pieuvres. Pourtant, le mot est entré dans le vocabulaire de beaucoup de Français. La faute à… Victor Hugo. C’est lui qui invente le mot dans « Les travailleurs de la mer » pour décrire un monstre marin inspiré du poulpe qui va affronter un pêcheur dans un combat épique. 
« La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons onglés, pas d’épines, pas d’épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.

Qu’est-ce donc que la pieuvre ? C’est la ventouse. (…)

Une forme grisâtre oscille dans l’eau ; c’est gros comme le bras et long d’une demi-aune (1) environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.(…)

Cette bête s’applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l’eau. Elle est arachnéide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou.

Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.

Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c’est de la maladie arrangée en monstruosité. »
Modérons tout de suite: les poulpes sont des animaux très intelligents et ne s’attaquent pas à l’homme. Mais Hugo avait besoin d’un monstre, pas d’un animal réel. Il écrivait un roman, pas une fiche biologique. « My octopus teacher », en revanche, est un documentaire. On aurait aimé que la traduction française n’utilise pas le nom d’un animal imaginaire…
2. Pour ceux qui regarderons le documentaire, ils verront le poulpe attaquer un « homard ». Les traducteurs se sont encore trompés: les images sont claires: ce homard est une langouste…

Ceci dit, pour ceux qui ont Netflix, précipitez-vous sur ce passionnant et envoûtant documentaire. 1h28 incroyable. Une plongée dans un autre monde. « My octopus teacher » est nommé aux Oscars dans la catégorie « Documentaire ». C’est mérité. On sort de ce visionnage à la fois ému, bouleversé et enthousiaste. Bravo aux auteurs, Pippa Ehrlich et James Reed, mais surtout à Craig Foster, le Sud-Africain du Cap qui a réussi à devenir ami avec un poulpe. Sur la photo, c’est lui qui nage (sans combinaison et en apnée) avec son ami céphalopodes, dans de l’eau à 9° C…

Mini-Transat, la plus grande

Cette photo a une histoire. Je l’ai prise au large de la Martinique, en 1987. Ce que vous voyez, c’est l’arrivée de Gilles Chiorri dans la Mini-Transat 2007. J’aime la sorte de « V » de la victoire que fait le jeu du soleil dans les nuages. La lumière est douce, il faisait chaud. Mais au-delà de la photo, il y a les souvenirs. Car je suis resté amis avec deux autres participants de cette course. 
D’abord avec la skipper ayant gagné la première étape, qui termina troisième au classement général: Isabelle Autissier. C’était la première course au large de celle qui était alors une ingénieure agronome, spécialisée en halieutique, passionnée par la voile. C’était aussi la première victoire d’une femme dans une étape de course transatlantique. Isabelle aura d’autres « premières » dans sa carrière mais celle-ci  était… la première. Ce que j’aime toujours chez cette femme, c’est aussi qu’elle ne s’est pas « contentée » d’une renommée sportive. Ecrivaine talentueuse (déjà nommée dans la liste pour le Goncourt!), elle est aussi depuis dix ans la présidente active du WWF France et travaille pour préserver l’environnement. C’est une femme incroyable.
Ensuite avec un gamin à peine plus jeune que moi à l’époque. Il avait vingt ans et avait franchi le premier l’arrivée de la seconde étape. Ce qui était exceptionnel car il courrait avec un bateau de série et avait battu des prototypes, supposés plus rapides. Il avait tellement allégé son bateau que tout ce qui lui restait à l’arrivée tenait… dans un seau. Il dormait sur les voiles inutilisées, mangeait des rations de survie, avait coupé la brosse à dents en deux comme l’étiquette de la marque de son ciré pour ne pas transporter des poids inutiles, et jeté par-dessus bord tout ce qui n’était pas indispensable à la bonne marche du bateau. C’est ainsi, par mégarde, qu’il avait balancé… une enveloppe de billets de banque devant servir aux dépenses à terre en arrivant. Il avait fallu se cotiser pour qu’il puisse acheter des chaussures. Son nom: Laurent Bourgnon. Un type adorable qui, quelques mois plus tard, remportera la Solitaire du Figaro. Et quelques années plus tard, la Route du Rhum, deux fois. Et pas seulement: il sera nommé à quatre reprises champion du monde des skippers. Laurent a disparu il y a six ans alors qu’il plongeait en Polynésie. C’était un homme incroyable.
Cette Mini-Transat 1987 restera dans ma mémoire, d’autant qu’elle est ravivée à chaque fois que je vois Isabelle ou que je pense à Laurent. Quant à cette photo, elle avait été publiée en double page dans le magazine Voiles et Voiliers, pour illustrer l’article sur la course. Encore un grand souvenir pour le jeune journaliste que j’étais à l’époque. 

Libre à Dakar

Cette photo a été prise ce week-end à Dakar, par mon ami Frédéric Pie. Après l’Océanie et l’Amérique du Sud, le voici en Afrique. Fred a liquidé tout ce qu’il avait pour être libre de voyager et d’écrire. Tout. Il n’a plus de maison, plus de voiture, plus de moto, plus de costumes, plus de livres… Tout ce qu’il a tient dans un sac de voyage. Et il écrit. Il vient de sortir un magnifique « Libre. Ecrire sur les chemins du monde ». Et je ne résiste pas à vous livrer un extrait de ce livre d’un véritable écrivain-voyageur, écrit alors qu’il était en Argentine, il y un an: 


« 4 juin

Hier, je suis allé me perdre dans les dunes, pour me retrouver.

Je marchais au hasard, guidé par la présence des vagues dans le lointain, par la musique du vent dans mes oreilles, par le soleil qui me faisait de l’œil.

À un moment, éloigné de tout et à l’abri d’une dune je n’entendis plus que le silence. Un silence parfait, pur, décapé du moindre son et du vacarme assourdissant des nouvelles du monde.

Hier, je suis allé longuement marcher sur la plage, à marée basse. L’océan Atlantique était d’humeur pacifique. Quelques vaguelettes à peine venaient jouer à mes pieds. Le seul spectacle de trois baleines dans la baie, sous mes yeux émerveillés de les voir jaillir des profondeurs pour retomber dans des éclaboussures magistrales, suffit à justifier ces mois de voyage et ces jours immobiles. J’étais précisément là où je devais me trouver, au zénith de ma vie.

Hier, j’ai attendu que l’aurore surgisse, toute vêtue de rose et de bleu ciel, comme une vendeuse de grenouillères qui viendrait faire l’article dans une maternité.

– « Comment s’appelle ce beau jour qui vient de naître ? Tenez, ce bleu pâle lui ira à ravir… »

– « Et comment s’appelle cette jolie journée ? Regardez cette petite robe rose que je vous propose… »

Dans le doute, j’ai pris les deux.

Alors, en sortant de la clinique de la nuit et de l’examen pédiatrique et météorologique d’usage, je me suis hâté vers l’observation paisible de tout ce qui se jouait sous mes yeux.

Comme chaque matin, le soleil encore timide m’apportait des nouvelles d’Afrique. Les herbes dansaient dans les dunes caressées par le vent qui avait laissé ses bourrasques au vestiaire. L’Argentine était toujours immobilisée dans son confinement qui frisait l’absurde, pétrifiée par les statistiques de la mort qui rôde aux abords de la vie.

Hier, dans mes heures de marche solitaire en pleine nature, heureusement loin des préoccupations des hommes qui ont visiblement renoncé à imaginer un monde d’après, j’ai glané quelques trésors.

Oh ! des choses toutes simples, presque insignifiantes, de celles qui ne feraient pas les titres des journaux, qui ne nourrissent pas les commentaires haineux des réseaux si peu sociaux ou dont les images n’intéressent guère les colporteurs d’angoisse du journal télévisé.

J’ai vu des mouettes et des goélands qui se contemplaient dans le miroir bleuté de l’eau à marée basse, avec des airs de facétieuse coquetterie et des cris de pucelle comme ceux que poussent de jeunes adolescentes quand elles laissent libre cours à leur frivolité.

J’ai vu des cœurs blancs dessinés par des moules sur le gris des rochers, vestiges amoureux, traces de bonté à l’adresse du monde ou graffitis pour rappeler au promeneur son unique serment : ne dépenser ses jours qu’à aimer, sans relâche, sans se laisser corrompre par la noirceur des hommes.

J’ai vu des signes cabalistiques dans le sable mouillé, des plumes dessinées par les vagues battant retraite, comme si l’océan écrivait ses mémoires et témoignait des combats telluriques qui se jouent dans ses entrailles. La plage entière était un livre d’aventure à ciel ouvert. Des milliers de coquillages avaient, comme moi, abandonné leur coquille trop pesante. Ils avaient aussi découvert que la légèreté et la joie de vivre sont de meilleures protections qu’une paroi de nacre ou un titre de propriété.

Hier, à mesure que je suivais mes pas qui traçaient mon chemin vers cette chasse au trésor, je contemplais la lumière dorée des falaises de cette péninsule qui se découpait impeccablement sur le bleu franc du ciel.

Le regard accroché à ce spectacle éternel dont je n’étais qu’un frêle instant suspendu, au-dessus du vide de l’Univers, je repensais à tous les hommes qui m’avaient précédé. Je ne parle pas de ceux qui font chaque jour la une de l’actualité en tuant, en défilant, en insultant ou en gouvernant avec maladresse ou démesure. Je parle de ces hommes discrets et oubliés mais dotés d’un cœur palpitant, qui, par leur seule présence, humble ou anonyme, ont su soutenir le monde, préserver et transmettre sa beauté, comprendre la leçon que nous enseigne la nature, et aimer la vie, démesurément, jusqu’à leur dernier souffle.

Hier, en pensant à ces hommes, j’ai compris comment on devient immortel.

En contemplant les tractations subtiles qui animent la mer, la terre et le ciel, visant à tracer à chaque instant des frontières entre leurs natures changeantes, je suis rentré de ma promenade en repensant à cette jolie citation de Georges Pérec :

« Décrire l’espace, le nommer, le tracer comme ces faiseurs de portulans qui saturaient les côtes de noms de ports, de noms de caps, de noms de criques, jusqu’à ce que la terre finisse par ne plus être séparée de la mer que par un ruban continu de texte. »

C’était hier… »
 

Ce livre est un bonheur de 484 pages, et nous sommes très fiers de l’avoir édité.
https://nautilus-editions.com/produit/libre/

Ouessant et Ondine

Ondine Morin, ligneuse à Ouessant, est aussi guide spécialiste de l’histoire de son île. Elle me permet de reprendre ici une histoire et une photo qu’elle a publiées dans sa dernière lettre d’information: 

Elles vendaient le vent aux navigateurs

Les prêtresses d’Ouessant. Au nombre de neuf, leur cheffe se prénommait Iolla. Elles étaient les sages de l’île, des ancêtres respectées au doux visage d’enfant. Les vertus rajeunissantes de la source du Stankou n’ont aucun secret pour elles. Le vent, elles le connaissaient, le côtoyaient, parfois même semblaient-elles le dompter. Surtout, elles avaient une connaissance infinie du ciel et savaient y prédire le temps. Aussi, grâce à leurs observations, elles étaient consultées pour savoir si le Rugenn allait assécher l’île rapidement ou s’il fallait continuer à subir les affres du Mervent et attendre encore plusieurs semaines avant de semer. Considérées comme des augures, elles rendaient des oracles au Cromlec’h. De ce promontoire sacré dont les pierres avaient été subtilement placées par leurs ancêtres, elles cartographiaient le ciel, tiraient des alignements pour suivre le mouvement des astres et ainsi savaient prédire la danse de la Lune. Son influence sur les marées était déjà connue.

Ce sont elles qui accueillaient les navigateurs. Uxisama était bien connue de tous les marins explorateurs. Cette île de haute mer offrait un havre de paix où l’on pouvait échouer son navire à marée basse sur des bancs de sable. Encore fallait-il pouvoir aborder Uxisama. Parfois cette île ne sortait même pas des brumes. D’autres fois des torrents sous-marins la cernaient, rendant toutes les tentatives d’approche impossibles voire même funestes. Mais quand elle désirait se laisser accoster, cette terre du grand offrait aux explorateurs un véritable Eden. Eau douce à volonté au cœur de cette île cultivée où paissaient moutons, chèvres et bœufs. Un climat doux et océanique y régnait et apportait autant de chaleur que l’accueil des îliens. 

Jamais n’étaient oubliées les offrandes pour les déesses et les dieux d’Uxisama. En échange de ces cadeaux d’une valeur inestimable, les prêtresses, après les avoir enfouis au cœur des fosses sacrées du temple d’Uxisama, se rendaient au Cromlec’h puis divulguaient leurs augures aux marins. Elles vendaient ainsi le vent aux navigateurs… »

Merci Ondine! 
Pour recevoir sa lettre: https://www.kalon-eusa.com/

Lesseps

Cette photo (dont je n’ai pas trouvé l’auteur) a été prise en novembre 1869, après l’inauguration du canal de Suez. Le choix de la photo, vous l’avez compris, est lié à l’actualité. Mais cela ne suffit pas. Quand j’ai entendu « canal de Suez », j’ai pensé Lesseps. Pas Ferdinand de Lesseps, le père du canal, mais son oncle, Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps. Un homme qui a marqué l’histoire de la navigation française alors qu’il n’était nullement marin, mais diplomate. Un homme grâce à qui on a pu savoir ce qui s’était passé pendant au moins la moitié du tour du monde de Jean-François de Lapérouse.

Un peu d’histoire.

Né en 1766, Lesseps n’a que 19 ans quand il embarque à bord de l’Astrolabe, en 1785. Mais c’est une sorte de surdoué. Il a grandi entre Hambourg, Saint-Petersbourg et la France. A douze ans, il parle couramment le russe, l’allemand, l’espagnol et bien sûr le français. Nommé vice-consul de France à Cronstadt (ville russe sur la Baltique), il est chargé d’apporter d’importantes dépêches à Louis XVI en 1785. A Versailles, il voit le roi, mais aussi Paul Fleuriot de Langle, commandant en second de l’expédition de Lapérouse.  C’est ce dernier qui demande au roi de faire embarquer Lesseps comme interprète franco-russe. Le jeune aristocrate se retrouve dans la plus ambitieuse expédition scientifique française lancée par Louis XVI. Mais allons à l’essentiel : après un demi-tour du monde, la Boussole et l’Astrolabe se retrouvent au Kamtchatka, en Russie, dans le port de  Saint-Pierre & Saint-Paul, devenu Petropavlovsk.

Lapérouse charge alors Lesseps de rapporter à Versailles tous les documents, journaux, cartes, notes, liés à la première partie de l’expédition. Il lui demandait donc d’effectuer, avec un chargement non négligeable en volume et en valeur scientifique, un parcours de 16 000 kilomètres à travers la Russie et l’Europe de la fin du XVIIIe. Bloqué longtemps au Kamtchatka par l’hiver, il lui fallut treize mois de voyage pour atteindre Versailles, le 17 octobre 1788, en utilisant tous les moyens de transport qu’il pouvait trouver. Un voyage qui devint un succès éditorial quand il publia, en 1790, le récit de son voyage sous un titre choc : « Journal historique du voyage de M. de Lesseps, consul de France, employé dans l’expédition de M. le comte de la Pérouse en qualité d’interprète du roi ; depuis l’instant où il a quitté les frégates françaises au port Saint-Pierre et Saint-Paul du Kamtchatka jusqu’à son arrivée en France le 17 octobre 1788 ». Pas sûr qu’un éditeur ne trouverait pas plus court aujourd’hui. Mais le récit est fantastique. Comme les textes et notes envoyés par Lapérouse. 

On connait la suite : avant même que Lesseps arrive à Versailles, la Boussole et l’Astrolabe s’étaient éventrés sur les récifs de Vanikoro. Et aucun survivant n’a jamais pu être retrouvé, ni d’autres notes et documents, scientifiques ou pas. Sans Lesseps, rien n’aurait été sauvé de l’expédition Lapérouse. 

En 1869, donc, son neveu, Ferdinand de Lesseps, entrait aussi dans l’histoire en creusant le canal de Suez. Mais c’est une tout autre histoire.

Pêche en sud Islande

J’ai pris cette photo il y a dix-sept ans maintenant. Et on ne peut plus la prendre, heureusement. Nous étions quelque part entre l’Islande et le Nord de l’Ecosse, en mars. Quelques jours plus tôt, un coup de vent de force 10 nous avait bien secoués. J’étais à bord pour un reportage pour le magazine Géo (également publié dans le Nautilus n°1). Ce chalut qui remonte vient de loin. Presque 2 000 mètres de fond. Il remonte des espèces magnifiques : grenadiers, empereurs, sabres… Une pêche de grands fonds que l’on a finit par stopper pour une raison évidente de préservation de la ressource : personne n’avait d’informations précises sur la reproduction de ces espèces, leurs cycles de vie. Donc les fonds étaient pillés sans aucune certitude qu’ils puissent se repeupler un jour. Ou avant très, très longtemps. 

Mais ce message n’est pas pour parler de la pêche de grands fonds, ni même des dégâts de la pêche industrielle (le bateau faisait 59 mètres, donc loin des critères de la pêche artisanale). J’ai envie de vous parler des hommes. 

Regardez l’image : il fait nuit, la mer est forte, le pont est trempé et glissant, il fait froid, les marins manient un chalut glacé avec la seule protection de leurs gants. Il y a seulement une dizaine ou une quinzaine de minutes, ils dormaient encore. A moitié habillés pour pouvoir réagir vite au signal du capitaine indiquant le retour du chalut. C’est donc à peine réveillés qu’ils sont plongés dans un univers assez hostile. Le temps que le chalut remonte, ils vont rester en alerte pour guider l’ensemble correctement. Puis, le poisson va se déverser dans les cales. Les hommes abandonneront alors le pont pour un autre travail : des heures durant, ils vont trier, nettoyer, ranger les poissons à la main. Tout doit être mis en glace rapidement. Puis ils essaieront d’attraper un peu de repos avant un nouveau signal du patron les appelant sur le pont. 

Un cycle infernal qui va durer dix jours, à raison de parfois dix-huit heures de travail par jour. Puis ce sera le retour à la maison. Avant de recommencer une nouvelle marée, dans dix autres jours. 

Détail qui compte : ces hommes, tous ceux avec lesquels j’ai parlé, aimaient leur métier. OK, c’était dur. Très dur. Mais ils soulignaient tous leur sentiment de liberté. Pour rien au monde ils ne voulaient travailler à l’usine. La mer, l’entraide de l’équipage, cette vie décalée, tout cela leur plaisait. Aujourd’hui, quand je discute avec des pêcheurs artisans, j’entends les mêmes mots : « C’est dur, mais c’est un beau métier. On est libre ». Malgré l’effort, malgré les conditions difficiles, malgré la charge de travail et les horaires impossibles, j’ai eu le sentiment de rencontrer en mer plus de gens heureux que dans de confortables bureaux parisiens…

Les épaves de la NOAA

Ce sont quatre lettres qui me fascinent depuis des années. Quatre lettres chargées d’un potentiel incroyable de rêve : NOAA. Pour National Oceanic and Atmospheric Administration, ou Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique. C’est elle qui, pour l’administration publique américaine, est responsable de l’étude de l’océan et de l’atmosphère. Sa mission est « d’informer le public du rôle et du fonctionnement des océans et de l’atmosphère afin de faire des choix éclairés dans leurs interactions avec ceux-ci ». Vous comprenez tout l’intérêt que nous pouvons, à Nautilus, y trouver.Mais il n’y a pas que la mission : il faut aussi voir la façon de l’exécuter. Et la dernière innovation de la NOAA résume leur façon de voir : un mélange de très haut niveau de science, avec une formidable capacité à mettre cela au niveau du grand public. Il s’agit d’un site internet, appelé « Epaves vivantes en 3D » (Living Shipwrecks 3D), qui regroupe les images en trois dimensions d’une série d’épaves sous-marines de la guerre civile américaine à nos jours. Images fournies par différents appareils d’exploration des fonds. Mais il ne s’agit pas seulement de chercher à quoi peuvent ressembler ces navires disparus : en quelques clics, vous pouvez aussi voir comment ces morceaux d’histoire sont devenus des lieux de vie pour différentes espèces de poissons. On comprend alors que du drame naît de l’espoir, que la tragédie, la mort, deviennent, avec le temps, le refuge pour d’autres formes de vie, un autre avenir.
Mais il y a un autre élément important dans ce travail de la NOAA : il est proposé gratuitement à tous. L’éducation est un élément essentiel pour l’institution américaine. Et tout ce qu’elle fait est consultable par le grand public, sans bourse délier. Sa formidable collection de photos ou de documents, sur les océans comme sur les phénomènes atmosphériques, est libre d’accès et même d’usage (tant que ce n’est pas de la revente). Pour tout vous dire, j’y ai passé des heures à regarder les photos de la conquête des océans, des chercheurs du début du XXe siècle comme ceux d’aujourd’hui. Les abonnés de la photo de mer de Nautilus ont souvent pu voir des photos signées des quatre lettres NOAA. L’important, pour l’institution américaine, est que le grand public s’intéresse à ce qui se passe dans l’océan, et comment fonctionnent les recherches météorologiques. Et qu’il améliore ses connaissances grâce, notamment, à la NOAA
Une ambition formidable. 

Le site des Epaves Vivantes: https://sanctuaries.noaa.gov/news/nov20/living-shipwrecks.html
Photo: Tane Casserley / NOAA

Banquise…

C’est une terre dont la plus grande partie est de mer. Un continent sans population humaine indigène. Un endroit unique au monde que les humains ont décidé de consacrer à la science et la paix (et accordez-moi que c’est rare…). L’Antarctique. 

Une terre qui fascine tout le monde, y compris nous à Nautilus. D’ailleurs, notre adresse mail se termine par .TF, pour « Terres Françaises Australes et Antartiques ». Pour nous donner l’impression de vivre sur les terres du Sud quand on écrit un simple email… 

Mais il y a une autre raison pour que nous nous intéressions aux terres australes. Avez-vous lu « 20 000 lieues sous les mers » ? Jules Verne y envoie le sous-marin Nautilus, avec le capitaine Némo à la barre, atteindre le pôle Sud en passant sous la banquise. D’accord, c’est impossible. Le pôle se trouve au milieu du continent antarctique et aucun sous-marin ne pourra jamais l’atteindre. Mais qui le savait en 1869, quand Verne écrit son roman ? Personne. 

Bien sûr, on savait depuis 1819 qu’il y avait des grandes terres au sud du 62ème parallèle. Mais de quelle forme ? Quelle taille exactement ? Et une terre ou un chapelet d’îles ? Personne ne pouvait répondre avec certitude. Il faut attendre 1895 pour que les savants du monde entier décident, ensemble, de mieux connaître les régions antarctiques. Une série d’expéditions va s’enchaîner. Le pôle Sud va révéler une partie de ses secrets. Je dis « une partie » car il en reste énormément. Même si cela n’intéresse ni Elon Musk, ni Jeff Bezos. 

Pour revenir à Jules Verne, on pourrait lui reprocher de n’avoir pas corrigé son ouvrage avant sa mort en 1905. A cette date, on se doutait bien que le pôle était au milieu des terres. Mais quelle importance, puisque cela nous aurait privés d’une scène d’anthologie, quand le Nautilus est pris dans les glaces et que l’équipage en scaphandre autonome (qui n’existait pas à l’époque) doit le libérer à grands coups de pics et de jets d’eau bouillante… Car il n’est pas coincé comme un vulgaire trois-mâts barque. Il est coincé comme un sous-marin. C’est-à-dire SOUS la surface de la mer, DANS la glace. L’imagination de Verne, toujours.

Mais il a fini par se dégager et rejoindre la mer libre. Je ne vous dévoile rien, vous l’aviez déjà compris puisque c’est Nautilus qui vous envoie ce message…

Photo StormPetrel1

Marins abandonnés

La pointe Saint-Mathieu, au bout de la Bretagne. Plus à l’ouest du phare, du sémaphore, de la chapelle et de ce qu’il reste de l’abbaye, il y a Molène et Ouessant. Puis New York. Le rayon de soleil fait le pont entre les Terriens et les Îliens. 

Mais je voulais aussi vous raconter une histoire, découverte il y a peu alors qu’elle dure depuis longtemps. C’est celle des marins du pétrolier MT Iba, sous pavillon panaméen,  échoué au large de la côte d’Umm Al Quwain, aux Émirats Arabes Unis. Le propriétaire, une société elmirati, a fait faillite depuis un moment et le bateau attend un nouveau propriétaire. Qui n’arrive pas. Banale situation d’entreprise, me direz-vous? Pas tout à fait. Les cinq marins du bord, de trois nationalités différentes (indienne, pakistanaise et birmane) n’ont pas été payés depuis 43 mois. Un drame pour eux, mais aussi pour leurs familles: « Je ne peux pas envoyer d’argent à ma famille, mes enfants ne peuvent pas étudier, ils ne peuvent pas manger, ils doivent emprunter de l’argent » explique l’un d’entre eux dans un article de Ouest-France. Et ils sont bloqués à bord du bateau qui, doucement mais sûrement, commence à ressembler à une épave. Depuis des mois, leur nourriture est fournie par la gentillesse des habitants de Umm Al Quwain et à des missions humanitaires qui leur font passer de quoi survivre. Mais aussi de l’eau ou quelques produits indispensables. 

Ils peuvent débarquer, me direz-vous. Rentrer chez eux. Pas vraiment. S’ils le font, s’ils quittent le bord, les lois maritimes internationales interdisant à l’équipage d’abandonner un navire échoué qui transporte une cargaison à risque, comme le pétrole,  ils risquent la prison et de perdre tout droit sur les plus de 230 000 dollars d’arriérés de salaires… L’ingénieur en chef, birman, a un problème de plus: son passeport a expiré depuis qu’il a embarqué et il craint d’avoir du mal à le renouveler avec la crise politique qui secoue actuellement son pays.

Ces cinq hommes me font penser à la situation d’une partie des équipages pirates, au débit du XVIIIe siècle. Ils étaient souvent, à l’origine, des marins de navires parfaitement légaux, que des pirates avaient pris d’assaut. Leur choix alors été posé dans ces termes: soit ils rejoignaient la piraterie, soit… ils étaient tués ou abandonnés en pleine mer. Un choix limité. Une fois devenus pirates, ils savaient que leur sort était aussi réglé: s’ils étaient fait prisonniers par une marine officielle, c’était la pendaison. Leur choix était entre la mort violente tout de suite ou la mort violente plus tard. L’époque n’était pas à la douceur de vivre en mer… 

Depuis, la vie en mer s’est améliorée. Mais, de temps à autre, la violence du monde remonte à la surface, comme pour les marins abandonnés du MB Iba, qui ne sont pas prêts de croiser devant la Pointe Saint-Mathieu.

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