À genoux pour le navire

Ils ont l’air joyeux, mais ne vous y trompez pas : ce n’est que pour la photo. Les marins du navire de guerre anglais HMS Pandora, en ce début de 20ème siècle, s’apprêtent en effet à effectuer l’un des travaux du bord qu’ils détestaient le plus, tradition centenaire des marines britanniques et américaines : passer le pont en bois à la « pierre sacrée », des grandes dalles de roche graveleuse. Le principe était de rendre le pont parfaitement lisse, doux, propre, au point que, comme l’écrivait le révérend Walter Colton, pasteur dans la Navy, « On pourrait passer un mouchoir dessus sans en salir la blancheur ». Pour les coins et passages étroits, la « pierre sacrée » était remplacée par des « livres de prière », soit la même chose mais en plus petit…  Les noms semblaient moins chercher leur origine dans la religion que dans la position, à genoux sur le sol, dans laquelle se faisait ce travail épuisant. Comme des pénitents. Précision : on ajoutait parfois du sable et du sel pour améliorer l’efficacité du travail. Les officiers appréciaient généralement le résultat. Les genoux et dos des marins beaucoup moins. Et on pense à cette phrase du grand écrivain Joseph Conrad, disant : « Il n’y a rien de plus séduisant, de plus désenchantant et de plus asservissant que la vie en mer« . Aujourd’hui, les navires de guerre ne sont plus en bois, et cette corvée a disparu des bateaux de la Marine. Mais d’autres traditions sont apparues, avec leurs devises. Comme celle disant que « Dans la Marine, on salue tout ce qui bouge et on peint le reste ». Le principe reste de garder le bâtiment propre et beau, mais l’évolution est nette : les genoux souffrent moins.
Christophe Agnus

Photo domaine public, photographe inconnu.

Marins abandonnés

L’image est triste, mais se veut symbolique. Sur la mer d’Aral, où a été prise la photo, l’eau a disparu, détournée à l’époque soviétique au profit de l’irrigation des rizières et des champs de coton de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan, laissant les bateaux à sec et forçant les pêcheurs à se reconvertir. En 2023, sans l’excuse de la catastrophe écologique ayant fait disparaître la mer, ce sont des armateurs qui ont abandonné navires et équipages. 132 des premiers, pour 1676 marins. Les bateaux restent au port, amarrés au large, ou même échoués. Les marins sont laissés à leur sort, sans argent pour rentrer chez eux ou même survivre, sans visa, parfois même sans passeport. Beaucoup ne peuvent même plus quitter le bord, dépendant pour se nourrir de la solidarité des habitants ou des autres équipages. Et encore. L’ITF, la fédération internationale des ouvriers du transport ne peut comptabiliser que les cas dont elle a connaissance. Certains pays sont suffisamment opaques pour qu’on ne puisse connaître la situation réelle des hommes et femmes qui naviguent sur leur flotte. On pense ainsi aux bateaux de pêche industrielle chinois, où des violations brutales de tous les droits humains (jusqu’à celui de survivre…) ont été constatées. Un nouvel esclavage des temps modernes. Car comment s’échapper d’un navire en pleine mer ? Comment revenir chez soi sans passeport ni argent dans un monde où la complexité administrative des États n’est dépassée que par le culte de la cupidité ? Au moins les pêcheurs de la mer d’Aral pouvaient-ils débarquer sans risque, leur bateau étant à sec. Une maigre consolation pour des marins que les deux fléaux déjà mentionnés avaient privés de leur mer.
Christophe Agnus

Photo THORSTEN

Un héros méconnu

Il ne faut pas toujours croire les livres d’Histoire. Que peut-on y lire, à propos du Pacifique ?  « Les premiers navigateurs à avoir découvert les îles polynésiennes sont des Espagnols (1595) ». Comme si la Polynésie s’était peuplée seule, des êtres humains y apparaissant par magie. Les chercheurs estiment que ses premiers habitants sont arrivés entre le 9ème et le 10ème siècle, en provenance de l’Asie du Sud-est, après avoir sans doute découvert les Fidji, les Samoa ou les Tonga. Leurs navires ? Des pirogues, à une ou deux coques, pouvant dépasser les 30 mètres de long, comme celle vue par le grand James Cook à Tahiti en 1769. Et que savons-nous d’eux ? Si peu. Pas vraiment de noms, de récits, de légendes même pour célébrer ces grands marins, ces explorateurs audacieux qui ont, eux, vraiment découvert les îles du Pacifique, y laissant la meilleure des preuves : des humains. Leur savoir maritime était énorme, comme l’a constaté Cook, toujours, en embarquant un certain Tupaia. Ce dernier lui établit une carte détaillée du Pacifique Sud, permettant à l’Anglais de « découvrir » des îles que Tupaia et bien d’autres connaissaient déjà. Où que se trouvait le navire, il pouvait aussi donner rapidement le cap vers Tahiti, information que les officiers britanniques ne fournissaient qu’après de longs calculs… « Il sait plus de choses sur la géographie des îles situées dans ces mers, sur la production, les lois religieuses et les coutumes de leurs habitants, que n’importe qui d’autre que nous ayons rencontré » écrira Cook après que le scorbut ait vaincu son invité, fin 1770, à 45 ans. Tupaia était de Raiatea, une île désormais française. Il mériterait une statue.
Christophe Agnus

Photo Projet Moana Nui/Adrien Gentil

Maladroits et veules?

Même le capitaine Némo n’était pas là pour voir les concurrents de l’Arkéa Ultim Challenge dépasser le point qui porte son nom, ce fameux « pôle maritime d’inaccessibilité », l’endroit du monde le plus éloigné des terres. Pas le moindre rocher émergeant à moins de 2 688 km. Le vrai isolement. Pour communiquer, les skippers envoient des vidéos, mais on note leur difficulté à fournir des photos spectaculaires. Comme si leurs voiliers étaient trop grands, leurs navigations trop difficiles, se déplacer en mer sur cette gigantesque plateforme volante aux mouvements violents et imprévisibles beaucoup trop dangereux pour obtenir un angle original. Il faut un œil extérieur pour traduire leur gigantisme. Mais si Charles Caudrelier a eu la chance de croiser un navire de pêche français dans le sud de l’océan Indien (photo), il n’y avait personne aux alentours du point Nemo pour le photographier à nouveau…
Alors il reste les mots. Comme Moitessier il y a 55 ans, les marins de 2024 font confiance à la langue française pour se raconter. Et certains sont doués. « Quand vous passez le cap de Bonne-Espérance, dit par exemple Thomas Coville, vous entrez dans le monde des albatros. C’est leur monde, pas le nôtre, comme si vous entriez dans un endroit sanctuarisé ». Pour évoquer cet océan Pacifique qui mérite si peu son nom, il parle d’un « océan papier de verre » qui « mine le moral et effrite le physique ». Et quand, après une épuisante réparation de ses foils, il décrit l’importance de cette intervention, il raconte que « sans foils, on est des albatros sur le pont d’un bateau, maladroits et veules ». Maladroits et veules ? On ne l’a jamais pensé.

Christophe Agnus

Photo Niels Gins / TAAF

Et si la sagesse était en mer ?

Et si c’était en mer qu’il fallait chercher la solution aux maux de notre monde ? Cette mer qui, à en croire Euripide, « lave toutes les souillures des hommes », qui nous apprend l’importance du temps qui passe et l’humilité. Au milieu de l’océan, on peut bien sûr filer le plus vite possible à la poursuite de la gloire, mais même les coureurs savent que la vitesse ne s’acquiert qu’au prix de travail et de patience. Il ne suffit pas d’un claquement de doigts, de quelques clics sur l’application d’un téléphone portable. Les vagues, le vent, la houle, n’ont que faire de nos technologies modernes, mais tout à voir avec une certaine sagesse antique. La sobriété imposée par la vie sur l’eau enseigne l’épicurisme (« Rien ne peut suffire à celui qui considère comme étant peu de chose ce qui est suffisant »), les caprices de la météo se vivent mieux en pensant comme le stoïcien Marc Aurèle (« Mon Dieu, donne-moi le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d’accepter celles que je ne peux pas changer, et la sagesse de distinguer entre les deux »). Alors c’est avec bonheur que je vois apparaître des voiliers pour assurer le transport du public vers les îles. Comme sur la photo, entre Quiberon et Belle-Île, où la navette à voile croise celle à moteur. Demain, ce seront les autres îles du Ponant, l’île d’Yeu ou la Martinique. On redécouvrira le temps du voyage, l’importance de « faire le trajet ». On se désintoxiquera du besoin d’aller toujours plus vite comme si la géographie n’avait pas de sens. On pourra dire, comme le poète chilien Pablo Neruda évoquant le bonheur de l’attente d’un navire: 

Nul ne sait d’où il vient, 
Ni à quelle heure on le verra : 
Mais tout est prêt

Christophe Agnus

Photo Iliens, la navette qui met les voiles

Le héros n’est pas toujours le plus beau…

La vérité est souvent différente de la légende. Prenez celle de la frégate britannique Bounty, devenue célèbre grâce à de nombreux romans (dont un de Jules Verne) et plusieurs films. Le grand public se souvient de cette mutinerie d’avril 1789 et de son leader Fletcher Christian, interprété à l’écran par Errol Flynn, Clark Gable, Marlon Brando puis Mel Gibson. Dans le rôle du méchant de cinéma, le capitaine du navire, William Bligh, était parfait : injuste, violent, tyrannique… Une opposition manichéenne à souhait. Le beau et le laid. Le gentil et la brute… On sait aujourd’hui que Bligh n’était pas pire que la moyenne des commandants de la Royal Navy de l’époque. Au point que, sommée de choisir un camp, la grande majorité de l’équipage avait souhaité être débarquée avec son capitaine sur la petite chaloupe de 7 mètres de long (dont vous voyez une copie sur la photo), larguée en plein Pacifique. La place étant limitée, seuls 19 ont pu se retrouver à bord. Pour l’un des plus grands exploits de l’histoire maritime : 6 700 kilomètres de navigation jusqu’à Timor, au milieu des tempêtes et des populations hostiles vivant sur les îles d’Océanie, dans une embarcation dépontée, sans carte ni boussole… Grâce à l’extraordinaire sens marin de Bligh, mais aussi la discipline qu’il imposa, un seul homme décédera pendant ce voyage, victime d’indigènes croisés sur une île des Tonga. Les mutins, eux, finiront tous très mal. Ceux réfugiés sur l’île de Pitcairn, dont le beau héros hollywoodien Fletcher Christian, s’entretuant même pour des histoires de femmes et d’alcool… Le capitaine Bligh, lui, mourra dans son lit en 1817. Et son exploit est dans les livres d’histoire. Pas celui des légendes.

Christophe Agnus

Photo Mutiny /  Channel 4

Fausse neige pour vraie mer

D’accord, le poulpe qui s’échappe n’est pas commun. Une espèce des grands fonds, que vous avez peu de chances de croiser en bord de mer. Comme cette neige, qui tombe à gros flocons. Une vraie neige marine, qui va descendre tranquillement, parfois pendant plusieurs semaines, avant d’arriver au fond des océans. Sa composition ? De la matière organique provenant de plantes et d’animaux morts en surface, mais aussi du sable, de la suie, des matières fécales… L’équivalent marin des feuilles mortes tombant des arbres pour couvrir le sol, celui-ci étant parfois plusieurs milliers de mètres plus bas. Dans sa descente, cette neige va nourrir une flopée d’êtres vivants. Une fois sur le fond, elle fournira de quoi vivre à encore d’autres espèces. Avant, si elle n’a pas été dévorée, d’être incorporée au limon boueux recouvrant le fond des océans. Il pourrait s’accumuler ainsi jusqu’à 6 mètres de cette vase par million d’années. Tout, malheureusement, n’est pas mangeable. Une proportion croissante de cette avalanche de pleine mer est composée de microplastiques, à peine visibles à l’œil nu, les déchets non pas du vivant marin mais de notre activité consommatrice de terriens. Comme ce qui reste, par exemple, de tous nos objets plastiques à usage unique ou nos bouteilles de soda abandonnés au bord des routes ou sur les plages. Une étude a estimé à près de 25 millions de millions (soit billions…), pour environ un demi-million de tonnes, le nombre de morceaux de ce type dans nos océans. En précisant qu’elle les sous-estimait sûrement. En fait, la mer rejoint la montagne, où cela fait longtemps que l’homme répand de la neige artificielle…

Christophe Agnus

Photo NOAA

Le rêve en mer

La photo date de 1906. Des hommes, des femmes, des enfants s’entassent sur le pont du Patricia, en route pour New York. Ils ont tout laissé derrière eux, vendu ce qu’ils pouvaient pour acheter un billet de troisième classe et disposer d’un petit capital pour refaire leur vie. Ils fuient la misère ou la répression. Ou les deux. Certains rêvent de fortune dans ce pays nouveau ou, paraît-il, tout est possible. Mais il leur a fallu aussi découvrir le bateau. Le mal de mer. Le froid. Le roulis et le tangage. L’inconfort réservé aux gueux de la troisième classe. Au large, ils se sont entassés dans les fonds du navire, les promenades étant réservées aux passagers de première, voire deuxième classe. Ils attendent maintenant qu’on leur autorise le débarquement à Ellis Island, une île d’où ils aperçoivent les hauts immeubles de Manhattan, la liberté et l’espoir. Ils portent leurs plus beaux vêtements pour faire bonne impression. S’ils sont malades, handicapés ou trop vieux, ils devront remonter à bord pour retourner vers cette terre dont ils ne veulent plus, où ils n’ont plus rien, rejetés par une autre terre qu’ils croyaient promise. Même chose s’ils ont embarqué en passager clandestin : un autre bateau sera leur prison en attendant l’expulsion d’un sol qu’ils n’auront même pas foulé. Violence du retour à la réalité après avoir tant imaginé quand ils étaient bercés par la houle de l’Atlantique nord… « La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent » écrivait Bernard Giraudeau. Un message qui s’adresse, aussi, à ceux qui pourront débarquer. C’était il y a plus d’un siècle. Cette photo, finalement, est éternelle.

Christophe Agnus

Photo US Librairie du Congrès

L’exploit et l’aventure

Qui se souvient de Juan Sebastian Elcano ? Il y a presque 502 ans, ce marin basque espagnol bouclait le premier tour du monde à la voile jamais réalisé. Il avait pris la relève de son premier commandant, mort pendant le voyage, et connu lui sous le nom de Magellan. Et voilà que, dimanche, à 13h30, six marins vont aussi s’élancer pour faire le tour du globe à la voile. 502 ans après, les bateaux ne sont plus les mêmes. La Victoria du XVIème siècle faisait 28 mètres de long pour 85 tonnes, avec un équipage de 45 personnes. Les skippers du XXIème siècle seront seuls à bord de trimarans de 32 mètres et environ 15 tonnes. Ils espèrent revenir à leur point de départ en moins de 50 jours (record à battre : 42 jours), alors qu’il a fallu attendre 3 ans et 29 jours pour revoir la Victoria…  

Les époques changent, les technologies évoluent, restent les marins et la mer. Il fallait un courage énorme pour quitter Séville en 1519, cap vers un monde inconnu. Il en faut aussi pour affronter les terribles « mers du Sud » à bord de machines gigantesques, inconfortables et terriblement bruyantes. Bien sûr, grâce aux moyens de communication modernes, ils seront suivis en permanence par les équipes à terre. Mais ils n’en resteront pas moins seuls dans la grande houle des 40èmes rugissants, à gérer un gréement portant 700 m2 de voile ou à négocier des déboulés à plus de 45 nœuds (80 km/h). Alors, pour saluer ces marins s’attaquant à une première maritime (un tour du monde en Ultim), j’ai envie de reprendre la première phrase d’un article que j’avais écrit dans L’Express en 1989, pour saluer le départ des premiers concurrents du Vendée Globe : « C’est dur d’être un héros… »

Et bonne année à tous! Avec bon vent, belle mer!

Christophe Agnus

Photo Eloi Stichelbaut – polaRYSE / Gitana S.A

Noël en mer 

Il y a des dates que même les marins évitent de passer à bord. Noël en est une. Dans le carré du navire, il manque les enfants, la famille. Et ce n’est pas un jour de repos si les amarres ont été larguées. Pour les pêcheurs, la vie reste au rythme sans fin des traits de chalut dans la lumière blanche de l’hiver, avec l’espérance d’une rentrée les cales pleines avant la fin du mois pour, au moins, fêter le nouvel an à terre. Pour les marins de commerce ou des marines militaires, c’est aussi un jour comme les autres. Il y a le travail, le bateau à mener jusqu’à destination pour les premiers, la mission à accomplir pour les seconds. Même si, parfois, un petit arbre couvert de guirlandes orne la cafétéria du bord. Même si, souvent, quelques cadeaux ont été embarqués pour faire des surprises, bricoler un moment convivial pour essayer d’atténuer la distance avec les siens. En 1955, René-Louis Lafforgue consacrait même une chanson à ce moment si peu aimé des gens en mer : 

Ils s’en vont par-delà les vents
Ces marins de la fin décembre 
Cherchant au fond des océans
De quoi remplir leur bâtiment
Les mains rongées par la froidure
Les visages lardés de sel 
Le sort leur fait la vie bien dure

Et pourtant, ce soir c’est Noël 
Noël en mer, sur un bateau 
Qu’usent la vague et la bourrasque de l’hiver

(…) Si le destin a du bon sens 
S’il a deux sous de complaisance
Qu’il s’arrange pour que demain
La pêche soit comme un levain
Que le vent frappe la voilure 
Ramenant comme un arc-en-ciel
Ces marins au port sans blessure 
Pour qu’ils puissent goûter Noël. 



Christophe Agnus

Photo Christophe Agnus