Des régates et des mots

Les marins refusent la superstition avec raison: cela porte malheur. Mais ils aiment les routines, les évènements prévisibles comme la marée ou le lever du jour. La Solitaire du Figaro, qui vient de se terminer, fait partie de ces rendez-vous. Mais qui se souvient de Joan de Kat, le vainqueur de la première édition, en 1970? A 23 ans, il avait traversé l’Atlantique en solo. En 1968, à 27 ans, il s’était élancé dans la Transat anglaise sur un trimaran, pour être récupéré par un cargo après 60 heures dans son canot de sauvetage… En 72, nouvelle Transat et nouveau naufrage, cette fois avec un prao de 22 mètres. L’homme, auteur de deux beaux livres sur sa vie, n’était pas raisonnable. 

Les coureurs actuels de la Solitaire n’ont plus l’option de la déraison : ils doivent intégrer le marketing, les sponsors, et réunir des budgets toujours plus gros. Ils gardent cependant un point commun important avec le vainqueur de 1970 : ils sont seuls en mer, seuls face et avec l’océan, et vivent des émotions qu’ils pourront raconter au bistrot ou sur du papier. Une troisième mi-temps indispensable : les terriens ont besoin de savoir ce qui se passe en mer. Ne serait-ce que pour mieux découvrir, et peut-être comprendre, ce qui pousse ces hommes et femmes à larguer les amarres. Pourtant, et malheureusement, il y a peu de grands textes sur la course au large moderne écrits par des coureurs. Trouver les mots justes est si difficile que trop peu finalement s’y essaient, faisant mentir Michel Audiard quand il faisait dire à un de ses personnages : « c’est curieux ce besoin chez les marins de faire des phrases ». 

Photo Alexis Courcoux


La photo de mer passe (aussi) au papier: 
A partir d’aujourd’hui, la photo de mer que vous recevez par email paraîtra aussi, tous les lundis matins, dans la quotidien breton Le Télégramme, ainsi que sur son site Web et dans une de ses newsletters. Avec plus que 180 000 exemplaires vendus par jour, Le Télégramme est dans les dix quotidiens les plus lus de France (Libération, par comparaison, est autour de 70 000 exemplaires).
Détail important: la photo et le texte paraîtront en page 2. Très fier! 

Fin ou début du monde?

Pour la rentrée de la photo de mer, je serai bref avec un petit échange sémantique à propos d’un des territoires les plus marins de notre pays: l’île d’Ouessant, dans le Finistère. Pourquoi Finistère alors que le nom breton est Penn Ar Bed, ou « tête du monde »?  La tête n’est pas la fin mais le début du monde. Comme l’est l’océan. Qui serait même LE monde, si on convient que 72% de la surface de notre globe est couverte d’eau…

J’aime cette photo prise par Ondine Morin (pêcheuse à la ligne à Ouessant) car elle montre bien à la fois l’emprise marine sur cette île posée à l’extrémité du continent européen, et la vaillance de cette terre de granit à lui résister, opposant une muraille aux assauts des vagues. L’un ne vit pas sans l’autre. L’un vit avec l’autre. Sans cette terre qui se dresse soudain toute droite, après une levée progressive des fonds, pas de vagues qui déferlent. Sans cette mer qui agresse et protège en même temps, pas de micro-climat sur cette île où les températures moyennes sont de 8,3° en janvier, 16,8 en août. Jamais vraiment froid, jamais vraiment chaud. Un rêve en période de dérèglement climatique…
J’espère que vous avez passez un bel été, peut-être même que certains d’entre vous sont allés à Ouessant.
En tous cas, la photo de mer est de retour, tous les lundis matins. 

Le site d’Ondine Morin: https://www.kalon-eusa.com/

 PS: N’hésitez pas à faire suivre la photo à vos amis! 
S’ils veulent s’abonner, c’est ici: « abonnez-vous » (et c’est toujours gratuit, évidemment…), car plus nous serons nombreux à aimer la mer, plus nous serons nombreux à la protéger.

PS2: il y a 4 nouveaux livres prêts à paraître aux éditions Nautilus… Tous parlent de mer… Je vous invite à les découvrir: www.nautilus.tf 

Mi-eau & mi-air, salut d’un seigneur

Dernière photo de la série mi-eau/mi-air, et un grand merci à Henri Eskenazi qui nous a envoyé toutes les très belles images de ces dernières semaines. Son site: www.henrieskenazi.com

Cette dernière photo, prise dans les eaux d’Afrique du Sud, est symbolique car elle permet d’apercevoir un grand requin blanc, ce magnifique seigneur des mers, comme une ombre furtive et (forcément) menaçante. Certains le voit aussi comme un saigneur des mers, alors qu’il n’en est qu’un prédateur, indispensable, et même pas le prédateur suprême (l’orque, par exemple, lui est bien supérieure). Ceux qui ont plongé sans cage avec ces superbes grands poissons peuvent témoigner qu’il n’est pas cette menace terrible décrite par les films de fiction comme par les vidéos où on les voit attaquer des cages avec une incroyable violence. Cherchez sur Internet les vidéos avec les mots clés « requin blanc plongeur », vous trouverez quantité de films avec des grands blancs nageant paisiblement à côté d’humains en scaphandre autonome. Pour vous convaincre, sachez déjà qu’il y a eu 57 personnes mordues par un requin en 2020 (morsures « non provoquées », c’est-à-dire hors séances de shark feeding pendant lesquelles des touristes tendent de la nourriture aux requins…) , et 10 décès. Dix morts en 2020. Je vous rappelle que l’on trouve des requins dans toutes les mers du monde, même en Méditerranée, même en rade de Brest… La même année, 550 personnes ont été tuées par des hippopotames, 500 000 ont été mordues par des chiens (avec presque 50 morts aux USA), et les vaches (oui, les vaches…) ont tué 22 personnes seulement aux Etats-Unis. Enfin, si 1035 personnes ont été tuées par des requins en un siècle, entre 1916 et 2016, les moustiques eux, seulement en 2016, sont responsables de 1470 décès… par jour. 

Le requin blanc n’est donc pas le tueur que beaucoup croient. C’est en revanche une merveille d’évolution. Les dents fossilisées les plus anciennes retrouvées datent de 16 millions d’années. Le grand blanc a eu le temps de s’adapter et de devenir une machine d’efficacité. Capable de nager des milliers de kilomètres et de se nourrir d’à peu près n’importe quoi, mais surtout de poissons de grande taille (thons, espadons, tarpons…), de tortues marines, de phoques et même de dauphins. Ses seuls prédateurs marins: l’orque et… des requins blancs plus grands. 
Mais il est aujourd’hui menacé avant tout par les hommes. Qui en veulent à sa chair, mais aussi à ses nageoires dorsales ou ses dents. La pollution et la raréfaction de ses proies favorites l’affectent aussi. 

Alors, que cette photo ne vous effraie pas, voyez-la comme une fenêtre sur ce monde merveilleux, fascinant et que nous connaissons si peu: l’océan.

Le plus grand des exploits

Cette photo, en couleur, d’un grand voilier prisonnier de la glace de la mer de Weddell, en Antarctique, date de 1915. Elle est rare car le photographe, Frank Hurley, a surtout rapporté des images en noir et blanc. Elle est exceptionnelle aussi car il n’aurait jamais dû être en capacité de rapporter les images. Il aurait dû mourir sur place. S’il n’y avait eu un homme. Le chef de son expédition. Certains d’entre vous connaissent peut-être l’histoire de l’Endurance et de Sir Ernest Shackleton. Mais elle vaut la peine d’être rappelée, même brièvement. Disons que le quatre-mâts, avec les 29 hommes d’une expédition britannique qui voulaient réussir la traversée du continent Antarctique, s’ est retrouvé pris dans les glaces avant même d’atteindre le continent. Neuf mois plus tard, sa coque est broyée par le pack et le bateau disparaît dans les profondeurs. Depuis des mois déjà, l’équipage avait quitté le bord, campant sur la glace. Encore quelques mois, le temps que le pack se casse et menace d’envoyer les hommes à l’eau, et tous montent dans les trois canots de sauvetage pour essayer de rejoindre la terre ferme, une île des Shetland du Sud, la seule que le courant et le vent leur permettent d’atteindre. Ce sera cinq jours et cinq nuits horribles, entre les glaces flottantes, les vents terribles et la mer glaciale qu’il faut écoper en permanence. Une fois arrivés sur l’île de l’Elephant, où ils trouvent un faible refuge sur une grève entourée de montagnes de glace, six hommes repartent à bord du plus grand canot, de 6,90 mètres, pour un périple de 1500 kilomètres dans la pire mer du monde. Leur idée: rejoindre un port de baleiniers, en Georgie du Sud, et revenir avec des secours car personne, jamais, ne penserait à venir les chercher sur cette île isolée et inhospitalière. 

(photo ci-dessous, de F.Hurley: le départ de l’île de l’Elephant sur le canot de sauvetage ponté avec de la toile… 
Finalement? Un cauchemar. 15 jours de mer. Deux ouragans. Des tempêtes multiples. Le froid glacial. L’eau qu’il faut écoper tout le temps. Presque pas moyen de dormir. Comment résumer une telle navigation en si peu de mots… Mais ils vont arriver en Georgie du Sud. Du mauvais côté de l’île: les trois hommes encore capables de marcher vont alors traverser l’île, avec des cols à plus de 3000 mètres, sans équipement, en 36 heures de marche non-stop… 
Tous les hommes seront sauvés et développeront un véritable culte au chef de l’expédition, Ernerst Shackleton. Sans lui, expliqueront-ils tous, sans son soucis permanent de son équipage, sans son courage et son sang-froid, ils seraient morts sur le pack, n’auraient jamais réussi à rejoindre l’île de l’Elephant, encore moins la Georgie du Sud ou traverser les cols glacés de l’île. Détail: Shackleton était à bord du canot, et un des trois hommes à traverser la Georgie du Sud à pied… Jusqu’au bout, il a tenu son rôle de chef d’expédition. Pour des exploits qui, encore aujourd’hui, stupéfient les marins comme les alpinistes.
Pour les besoins du tome 2 de « Au-delà des limites » (où j’aurai plus de place…), je viens de lire plusieurs livres sur cet homme incroyable. D’où mon envie de vous en parler ici. Car le plus étonnant, un siècle après cet exploit, c’est qu’il est étudié… dans les écoles de management. La façon d’agir de Shackleton étant présentée comme un modèle de gestion de crise. Une leçon de management d’une équipe. Et l’Anglo-Irlandais, mort d’une crise cardiaque en 1922, est entré dans l’histoire de l’exploration polaire comme l’homme qui, dans les pires circonstances, a toujours réussi à rentrer avec tous ses hommes. Car, pour lui, aucun record, aucun titre de gloire, ne valait la vie d’un homme. Cela valait une photo de mer de Nautilus en modeste hommage…

Voyage dans le temps

Cette photo, prise par Nicolas Le Corre il y a quelques jours seulement, lors des Rendez-vous de la Belle Plaisance à Bénodet, est pourtant un témoignage du passé. En noir et blanc, prise avec un appareil argentique, elle met en scène un voilier de 1898 au nom prestigieux et le premier d’une grande lignée : Pen Duick.

A titre personnel, ce beau cliché me renvoie à un temps que les moins de 20 ans n’ont pas connu. 

D’abord il y a Nicolas, le photographe. Plus jeune, étudiant, je gagnais ma vie en écrivant et faisant des photos pour des magazines de voile et de planche à voile. Parmi les confrères que je rencontrais, il y avait Nicolas Le Corre. Cheveux longs, discret, profondément gentil, sans l’once de condescendance pour le débutant que j’étais, nous avons très vite sympathisé. Nous nous entraidions, nous prêtant des objectifs ou des films, même si Nicolas était déjà amateur du moyen format. Et voir cette photo me replonge 35 ans en arrière. Précisons : Nicolas a ressorti ses appareils argentiques car il n’est plus photographe, mais charpentier de marine et restaurateur de beaux voiliers.

Ensuite il y a Pen Duick. En 1989, j’ai eu le plaisir de naviguer une journée sur ce magnifique plan Fife avec, à la barre, Eric Tabarly. C’était à Saint-Malo, début juillet. Le skipper voulait tester les nouvelles voiles que son ami, le maître voilier Victor Tonnerre, lui avait réalisées. Et j’étais invité à bord, privilège du reporter de L’Express que j’étais à l’époque. Nous étions cinq et pendant une journée, nous avons croisé devant Saint-Malo, essayant différentes allures. Le soir, j’ai invité tout le monde à dîner dans la vieille ville, avec du Chateauneuf-du-Pape, pêché mignon de Tabarly, pour arroser les plats. De cette journée, je garde en mémoire la gentillesse de ce marin réputé pour son côté taiseux, ainsi que le contenu de nos discussions. Je me souviens de son savoir encyclopédique dès qu’on parlait de bateaux, anciens ou modernes. J’ai été touché par sa timidité quand des gens l’abordaient dans la rue. Je n’ai passé qu’une journée avec le grand marin, de 5h du matin à 23 heures, mais c’est le genre de journée qui vous marque quand, gamin, vous aviez mis au plafond, juste au-dessus du lit, un poster de Pen Puick 6 vue d’avion…

Alors merci Nicolas pour cette photo pleine d’énergie… et de nostalgie. 

En air et mer (suite)

L’imagination est un outil étrange. Elle vous fait faire, inconsciemment, des associations dont vous ne trouvez pas toujours la pertinence totale. Mais à chaque fois que je vois des photos de requins-baleines (comme cette superbe image d’Henri Eskenazi), je pense à Henri de Monfreid. Sans doute la Mer Rouge, point commun géographique entre le plus grand des poissons et cet homme à la vie tumultueuse. Peut-être aussi leur besoin absolu de liberté. A moins que ce soit l’attirance des hommes pour deux êtres qui les fascinent et leur font finalement aussi un peu peur? 
Le requin-baleine est totalement inoffensif, je le rappelle. Même s’il peut mesurer 15 mètres de long, il ne se nourrit que de planctons et d’animaux de taille minuscule qu’il attrape en nageant la bouche ouverte. Henri de Monfreid était-il inoffensif? Pas sûr… Ce fils d’un bourgeois-bohême (riche, peintre et collectionneur), a fait de sa vie une aventure dans la corne de l’Afrique, ne reculant devant pas grand chose. Trafic d’armes, trafic de drogue, trafic de… ce qu’il pouvait trafiquer. Fasciné par l’Italie de Mussolini au point d’essayer de rencontrer le dictateur fasciste (sans y parvenir) et de soutenir l’Italie en Afrique au début de la seconde guerre mondiale. Il restera prudemment loin de la France pendant la période d’épuration. Avant de revenir vivre (et écrire) dans un petit village de l’Indre. Il va même, deux fois, tenter sa chance à l’Académie Française, sans succès malgré le soutien de Kessel, Pagnol et Cocteau (dont il était le fournisseur d’opium…).

A sa mort, on découvrira qu’une bonne partie des tableaux qu’il disait avoir hérité de son père, et qu’il vendait quand il avait besoin d’argent, était sans doute des faux. Peut-être même les avait-il peints…

Mais il reste l’océan. Où il n’était plus question de jouer les faussaires, et où il passera beaucoup de temps par simple goût comme pour transporter ses cargaisons en fraude, le plus souvent à la voile. Une passion née très tôt à lire ce qu’il écrivait, à 15 ans, sur la mer:
«J’ai grandi auprès d’elle et les sommeils de mon enfance ont été bercés du grondement de ses vagues. Mon printemps a éclos auprès de son azur et mon hiver finira peut-être au milieu de ses gouffres.»


Merci à Henri Eskenazi pour sa photo, et bonne semaine!

Braudel et la Méditerranée

Petite pause dans les photos «mi-air & mi-eau» pour vous proposer cette photo « mi-air & mi-mer » que je viens de prendre alors que je suis en déplacement dans les Alpes-Maritimes. En visitant Eze (d’où est prise la photo) ou les villages de l’arrière-pays, en marchant dans Nice le long de la mer comme en regardant Monaco de haut avec ses dizaines de yachts au mouillage, je pense à Fernand Braudel et ce qu’il a écrit sur la région: 

« Qu’est-ce que la Méditerranée ? Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. Voyager en Méditerranée, c’est trouver le monde romain au Liban, la préhistoire en Sardaigne, les villes grecques en Sicile, la présence arabe en Espagne, l’Islam turc en Yougoslavie. C’est plonger au plus profond des siècles, jusqu’aux constructions mégalithiques de Malte ou jusqu’aux pyramides d’Égypte. C’est rencontrer de très vieilles choses, encore vivantes, qui côtoient l’ultra-moderne: à côté de Venise, faussement immobile, la lourde agglomération industrielle de Mestre; à côté de la barque du pêcheur, qui est encore celle d’Ulysse, le chalutier dévastateur des fonds marins ou les énormes pétrolières. C’est tout à la fois, s’immerger dans l’archaïsme des mondes insulaires et s’étonner devant l’extrême jeunesse de très vieilles villes ouvertes à tous les vents de la culture et des profits qui depuis des siècles, surveillent et mangent la mer. Tout cela, parce que la Méditerranée est un très vieux carrefour. Depuis des millénaires tout a conflué vers elle, brouillant, enrichissant son histoire : homme, bêtes, voitures, marchandises, navires, idées, religions, arts de vivre. Et même les plantes. Vous les croyez méditerranéennes. Or, à l’exception de l’olivier, de la vigne et du blé – des autochtones très tôt en place – elles sont presque toutes nées loin de la mer.

Et si l’on dressait le catalogue des hommes de Méditerranée, ceux nés sur ses rives ou descendant de ceux qui, au temps lointain, ont navigué sur ses eaux ou cultivé ses terres et ses champs en terrasses, puis tous les nouveaux venus qui tour à tour l’envahirent, n’aurait-on pas la même impression qu’en dressant la liste des ses plantes et de ses fruits. (…) Dans son paysage physique comme dans son paysage humain, la Méditerranée carrefour, la Méditerranée hétéroclite, se présente dans nos souvenirs comme une image cohérente, comme un système où tout se mélange et se recompose en une unité originale. Cette unité évidente, cet être profond de la Méditerranée, comment l’expliquer ? L’explication, ce n’est pas seulement la nature qui, à cet effet, a beaucoup œuvré ; ce n’est pas seulement l’homme, qui a tout lié ensemble obstinément ; ce sont à la fois les grâces de la nature ou ses malédictions, les unes et les autres nombreuses et les efforts multiples des hommes, hier comme aujourd’hui. Soit une somme interminable de hasards, d’accidents, de réussites répétées.

Plus qu’aucun autre univers des hommes, la Méditerranée ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même. Par plaisir sans doute, non moins par nécessité. Avoir été, c’est une condition pour être. »

Annie Van de Wiele et Henri Eskenazi

La semaine dernière, je vous disais que j’ai toujours aimé les photos «mi-air & mi-eau», en vous proposant une photo d’Ewan Lebourdais. Henri Eskenazi, que les habitués de la photo de mer connaissent déjà bien, m’a envoyé d’autres images étonnantes prises de cette façon. Je commence par celle-ci, dont il faut observer les détails, à droite et à gauche. 
Pour l’illustrer, j’ai trouvé que cet extrait de « Pénélope était du voyage », d’Annie Van de Wiele, livre de 1954, collait bien:

« C’était une vie bizarre mais pleine de charme. Quand on vit à bord, c’est toujours comme cela, on n’a pas de place définie dans la société, on a des fréquentations éclectiques. Ce que je sais, c’est que les gens que nous apprenons à connaître, riches ou pauvres, ne sont jamais médiocres. Le snobisme n’a pas de place chez nous, il s’étiole dans une cabine de bateau. (…)
Nous aimons ces longues traversées, quand rien de ce qui est terrestre n’a plus d’importance. Au milieu de l’océan l’argent ne signifie rien, ni aucun des modes de la vie à terre. Nous aurions pu naviguer ainsi indéfiniment, nous redressant machinalement aux mouvements du bateau, sans souhaiter arriver, jusqu’à ce que toutes nos provisions fussent terminées et toute notre eau bue et qu’ainsi la terre soit devenue nécessaire. Notre désir de vent n’est pas un désir de toucher un but plus vite. C’est parce qu’un voilier sans vent à l’âme triste et parce que rien n’égale la sensation de voler sur les vagues à bonne allure et de sentir vivre et plonger le bateau comme un heureux marsoin. »

Bonne semaine! 
 

PS: L’article du Nouvel Obs sur « Libre. Ecrire sur les chemins du monde », a été le plus lu de la semaine sur leur site, avec plus de 200 000 visites. Très heureux et fier pour Frédéric Pie, l’auteur de cet excellent livre que nous avons édité.

Le site d’Henri Eskenazi: https://www.henrieskenazi.com/

Le Français

J’ai toujours aimé les photos « mi-air & mi-eau ». J’ai le souvenir d’une photo de David Doubilet, dans National Geographic, avec un sous-marin d’exploration au premier plan, sous l’eau, et… le mont Fuji en arrière plan. Magique. 

Pour y arriver, il faut être très (très) près du sujet car cela n’est possible qu’au très grand angle. D’où l’intérêt redoublé pour la Photo de la Semaine, prise ce week-end entre les Pierres Noires et le phare de la Jument à Ouessant par le photographe brestois Ewan Lebourdais. Ici, le sujet n’est pas statique, ne prend pas la pause : il avance, sous voiles, à 5 ou 6 nœuds. Pour Ewan Lebourdais, il a fallu se positionner à l’avance, anticiper l’arrivée du bateau, en étant le plus proche possible à cause du grand angle de 14 mm. Et il n’avait que quelques secondes, au mieux, pour immortaliser la scène, le voilier arrivant à pleine vitesse sur lui. S’il manquait son coup, il lui fallait se repositionner plus en avant, encore et encore, jusqu’à faire la bonne image. Dans tous les cas, une sacrée performance, surtout quand on voit le résultat, magistral.

Autre intérêt de la photo : le sujet. 

Construit en 1948 au Danemark,  le trois-mâts barque Kaskelot (son nom d’origine) était un navire baltique traditionnel. Dans les années 1960, il a servi de navire de soutien à la pêche dans les îles Féroé. Il a ensuite connu une vie de star en étant utilisé dans de nombreuses productions télévisées et cinématographiques, notamment Les trois Mousquetaires, Shackleton et David Copperfield. Rebaptisé Le Français, en hommage au trois-mâts goélette du commandant Charcot ayant participé à la première expédition de l’explorateur en Antarctique, il va désormais servir de navire école. Voici ce que dit Ewan Lebourdais : « Il est utilisé de manière récente par l’association du Grand Voilier École dans le but d’embarquer 1000 jeunes dès cette année pour faire émerger des choses en eux grâce à la mer et à la navigation. C’était leur première sortie pour inaugurer la marche la promotion complète 2020 de l’école navale. » Il n’y a pas de meilleur endroit que le pont d’un voilier pour sentir la mer, le vent, les éléments océaniques. Et il y a peu de situation aussi riche qu’une longue sortie en mer pour voir se révéler les caractères, tomber les égos. Face à la mer, face aux éléments, on ne peut pas tricher longtemps. Le regretté Père Jaouen l’avait bien compris, qui faisait traverser l’Atlantique à des gamins délinquants sur les vieux voiliers Bel Espoir et Rara Avis. En quelques semaines de mer, ils réapprenaient la vie, le rapport aux autres, la vie en société, l’entraide et la notion de responsabilité. Le taux de récidive était très (très) bas. 

Dans un tout autre genre, c’est parce qu’elle considérait qu’il n’y avait pas de meilleure école pour un marin que de naviguer à la voile que Virginie Hériot avait offert une flotte complète de voiliers de compétition à l’Ecole Navale, dans les années 20. Aujourd’hui, toutes les promotions naviguent sur les voiliers-écoles Etoile, Belle-Poule ou Belle Hermine

Dans cette liste de bateaux-école, on peut maintenant ajouter Le Français. Une belle image pour un beau symbole.

Pour en savoir plus sur ce bateau : https://www.lefrancais.info/

Pour en savoir plus sur le projet de Grand Voilier Ecole : http://www.asso-gve.fr/

Et pour voir d’autres photos d’Ewan Lebourdais : www.ewan-photo.fr

Entre terre et mer

Je vous propose cette photo de mangrove et ce texte, venant du blog de Frédéric Pie, auteur de « Libre. Ecrire sur les chemins du monde», actuellement en Afrique :

« Durant un long moment, dans la nuit de la capitale sénégalaise, seul au monde, je délaisse la construction des phrases et ferme les yeux. Je fais retraite au fond de moi et laisse monter les souvenirs, les sensations glanées durant ces quelques jours vécus dans le Sine Saloum, ce delta qui n’est autre qu’un labyrinthe de bras de mer, les fameux Bolongs, situé au sud-ouest du Sénégal.  (…) Nous passâmes plus de trois heures avec Ibrahim à explorer la mangrove dans ce delta du Sine Saloum. 

(…) La Mangrove est un écosystème de marais constitués d’eaux saumâtres, peu oxygénées, vaseuses et acides, que l’on ne trouve que dans les régions tropicales et subtropicales, bordant les côtes maritimes ou les estuaires de grands fleuves. Constituée quasi exclusivement de palétuviers de différentes espèces, seuls arbres à s’épanouir sur une terre si hostile, la mangrove abrite cependant une faune incroyablement variée qui fait d’elle l’une des plus grandes concentrations planétaires de biomasse. Si elles ne représentent que 1% de la surface occupée par les forêts tropicales, les mangroves sont les championnes du monde pour l’absorption de gaz carbonique puisqu’elle captent et retiennent 3 à 5 fois plus de CO2 que la forêt tropicale. Ces chiffres, à eux-seuls, suffiraient à justifier l’intérêt de préserver ce moteur écologique, voire de replanter massivement ce type d’environnement naturel, si essentiel à notre avenir, alors qu’une étude de 2018 révélait que la mangrove avait perdu 35% de son territoire, au niveau mondial, depuis l’an 2000. 

Si l’exploitation de la mangrove par les populations autochtones est régulée depuis une cinquantaine d’année au Sénégal (suite à des siècles de déforestation massive pour utiliser le bois de palétuvier comme combustible ou matériaux de construction – imputrescible et résistant aux insectes – ou à cause des excès de l’exploitation ostréicole, les huîtres poussant sur les racines de palétuviers constituant un met de choix pour les populations locales.), l’avenir de cet écosystème est inquiétant car il continue de régresser, en dépit des discours officiels et des vagues programmes de reforestation. Désormais, c’est l’urbanisation des côtes maritimes et l’aquaculture de la crevette, dont la demande explose au niveau mondial, qui sont les deux principales causes de la destruction de cet écosystème pourtant si crucial…

Comme dans tant d’autres domaines, les chiffres sont effrayants, concordants et nous obligent à nous interroger sur la volonté réelle des hommes, dans leur dimension collective, à vouloir préserver cette planète dont ils dépendent cruellement ! La terre se retournera-t-elle contre ces enfants gâtés qui l’occupent en l’éreintant, comme une mère adoptive qui répudierait les garnements dont elle avait accepté la garde mais qui se révèlent d’indécrottables vandales ? Et si la planète, jusque-là accueillante et généreuse commençait à perdre patience face à la prédation des hommes, leur voracité et leur inconséquence ? (…) On s’est aperçu récemment que la mangrove, véritable puits de captation de CO2 peut réduire ses capacités d’absorption si elle descend en dessous d’un point d’équilibre, voire de se transformer en source d’émission de carbone. Une étude parue en 2018 a indiqué que la déforestation des mangroves entre 2000 et 2012 aurait été responsable de l’émission de 317 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, soit l’équivalent des émissions de la Pologne.

Lorsque j’interrogeai Ibrahim sur l’évolution de la mangrove depuis qu’il était enfant et sur l’attitude des nouvelles générations quant à la préservation de l’environnement dans ce coin du Sine Saloum, il réfléchit un long moment avant de me répondre. « Les choses ne sont pas simples. La mangrove est désormais protégée ici sur une grande partie du territoire. Notre génération a compris que notre avenir et celui de nos enfants dépendait d’elle. Ce n’était pas le cas de nos parents. Pour les jeunes, c’est compliqué. Ils sont sensibilisés à la préservation du milieu naturel et à la pollution à l’école mais continuent de jeter tout ce qui les encombre dans la nature. » (…) Je quittai Ibrahim en le remerciant chaudement pour ces quelques heures de reconnexion avec la nature sauvage, dont j’avais grand besoin après trop de jours passés dans la pollution de Dakar. Je lui appris cette citation attribuée à Chateaubriand qui résume bien ce que l’on constate malheureusement dans tant de domaines, un peu partout sur la planète :  « Les forêts précèdent les hommes et les déserts les suivent… »
 

Conclusion pessimiste que j’aimerais moduler par un principe simple: l’humain est capable de changer son destin, pour autant qu’il le décide, et qu’il se décide. Alors… Je veux rester optimiste, car a-t-on un autre choix?

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