Comment décrire cette cité, moitié ville, moitié bateau immobile ? George Sand a évoqué une « noire silhouette, jetée entre le ciel et l’eau ardente comme dans une mer de feu ». Venise a, sans quitter sa lagune, dominé la Méditerranée pendant des siècles. Ceux qui ont la chance de visiter la « Sérénissime » (titre officiel de la République de Venise, pour signifier sa stabilité et sa grandeur) doivent surtout s’écarter du parcours classique, ces rues commerçantes étroites et bondées de touristes entre la gare et la place Saint-Marc, et pousser au moins jusqu’à l’arsenal, où des centaines de vaisseaux ont été construits, symboles d’une imposante domination maritime au Moyen Âge et à la Renaissance. Un peu plus loin encore, ils seront dans l’une des deux marinas où, fait rare en Méditerranée, les voiliers dominent les vedettes à moteur. Comme si les résidents cherchaient, avec le silence de la voile, à se soulager du bruit des paquebots qui menacent la lagune. Peut-être ont-ils aussi lu Ernesto Perez-Reverte (Le pont des assassins) pour revivre la grandeur menaçante de la ville navire ? Ou Isabelle Autissier (Le naufrage de Venise) pour imaginer son futur ? Peu de villes ont autant été associées à la puissance de sa marine commerciale, mais aussi militaire. À l’époque, l’un allait difficilement sans l’autre, tant les menaces étaient grandes, les pirates nombreux, les ennemis prêts à tout. Au XIVe siècle, les riches Vénitiens étaient constructeurs de navires, armateurs et surtout banquiers pour financer les travaux de la lagune. Aujourd’hui, ils ont des hôtels et sont prêts à accepter toutes les folies de leurs clients, tant qu’ils peuvent facturer. “Venise se noie, c’est ce qui pouvait lui arriver de plus beau” disait Paul Morand. La phrase est plus belle que la perspective.
Christophe Agnus
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