Apparitions polaires

Imaginez un aventurier en marche vers le pôle Nord. Loin de tout, il avance vers la gloire des héros des déserts glacés. Et, soudain, la banquise craque autour de lui. Des forces puissantes déchirent le pack pour laisser passer un dôme noir, puis un deuxième, un troisième. Ensuite, ce sont des hommes qui apparaissent. Imaginez le choc… Heureusement, il n’y avait personne sur la banquise du nord de l’Alaska quand, le 10 mars 2022, deux sous-marins américains et un britannique se sont retrouvés dans un exercice destiné à valider les capacités de ces bâtiments en milieu extrême. Dans « 20 000 lieues sous les mers », Jules Verne avait déjà envoyé un submersible sous la glace, mais c’était pour atteindre le pôle Sud. Il ne savait pas, alors, que c’était un continent, pas un océan glacé. Comme c’était de la littérature, il y était quand même arrivé. Dans le monde réel, celui où un tel exploit est impossible, il a fallu attendre 1947 pour la première navigation sous la banquise, et 1958 pour une traversée complète de l’océan Arctique par le premier sous-marin nucléaire américain, le bien nommé Nautilus. L’année suivante, le Skate, toujours de l’US Navy, fut le premier à faire surface en traversant la glace.

Cette capacité à aller partout, même sous ou à travers la banquise, donne aux submersibles une liberté d’action et de dissimulation unique. Actuellement, il est possible qu’un des sous-marins français soit quelque part, deux ou trois cents mètres sous une épaisse couche de glace, pour accomplir sa mission. Son équipage, en revanche, ne posera pas le pied sur le pack. Je parie que, si ces marins voient cette image, ils en auraient envie…

(Copyright U.S. Navy)

Bal tragique en Atlantique nord

C’est un ballet pour les oiseaux de mer. Une danse à la fois coordonnée et déséquilibrée, les hommes tentant de contrôler un chalut pendant que la mer bouscule le navire et que les vagues menacent de remonter par la poupe grande ouverte. La nuit, le spectacle est magnifique. On finit par oublier que ces immenses chaluts livrent un combat assez inégal avec les poissons, victimes désignées de cette grande prédation des racleurs d’océan. A chaque trait, des dizaines de tonnes sont remontées du fond. Et une bonne partie, invendable ou hors quota, est rejetée, morte, à la mer. Si les grands fonds aux populations fragiles ne peuvent plus être visés, des navires usines continuent de prélever leur taxe sur la nature comme sur les hommes. Car le métier est dur, dangereux. En mer pendant des dizaines de jours, secoués parfois par des tempêtes épiques, les marins espèrent le poisson qui dopera leur paye tout en redoutant les interminables heures à l’usine, dans les entrailles du bateau, à nettoyer les prises et les découper en morceaux pour la congélation. Malgré la violence du travail et des éléments, malgré l’éloignement des familles, ils aiment ce métier où ils se sentent finalement libres, même bloqués sur un petit navire au milieu de l’océan. A terre, l’acheteur de poisson ou de surimi n’a, lui, aucune idée de cette réalité. « Alors, comme l’écrit Frédéric Brunnquell dans Hommes des tempêtes (Ed.Grasset), apprenez, consommateurs de surimis, que derrière vos bâtonnets se tient au milieu de l’océan un bal tragique, où des oiseaux, des marins, des mécaniciens et un capitaine jouent leur survie face aux forces liquides d’une planète restée sauvage ».

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Photo Christophe Agnus/www.nautilus.tf

Si Christophe Colomb voyait ça…

Regardez bien cette photo qui peut vous paraître très habituelle, une simple image de grand trimaran. Elle a été prise à l’arrivée de la transat Jacques Vabre, en Martinique. Regardez de plus près et notez un détail : la coque ne touche quasiment pas l’eau. Seuls les appendices (safrans, dérives, foils…) sont au contact de l’élément. Le reste vole. Il y a plus de 500 ans, Christophe Colomb avait mis 36 jours pour rejoindre les Canaries à la Caraïbe. Lors de la transat, les grands multicoques ont mis 16 jours pour, partant du Havre, dévaler l’Atlantique nord, doubler les Canaries, passer l’équateur, descendre la moitié de l’Atlantique Sud puis remonter jusqu’aux Antilles…  Et ce n’est pas fini. Dans quelques jours, un autre grand multicoque va s’élancer pour essayer de battre le record du tour du monde. Objectif : moins de 40 jours… Il y a un siècle, les plus rapides mettaient environ 60 jours pour faire Melbourne-Londres, et il fallait un auteur de fiction, Jules Verne, pour imaginer une boucle complète en 80 jours..

La créativité des hommes n’est limitée que par la physique. L’évolution des matériaux, l’informatique, les recherches météorologiques permettent aux marins et architectes d’oser au-delà des limites passées, tout en tentant de ne pas dépasser les bornes du moment (n’oublions pas qu’il y a des humains à bord, le premier souci reste d’arriver à rejoindre le port). Un respect plus grand de l’environnement et une plus faible empreinte carbone pourraient aussi, demain, devenir des impératifs à prendre en compte, et peut-être freiner certains développements. A moins que, au contraire, comme disait Georges Brassens,  « la contrainte stimule l’imagination » ?

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Photo Jean-Marie Liot / Alea

Quand les photographes rendent justice…

Il y  a une sorte d’injustice dans la littérature maritime. Une disproportion étonnante. On trouve des milliers de textes qui parlent de la mer et des marins. Mais combien pour le monde sous-marin ? Pléthore de chefs d’œuvres pour évoquer les tempêtes, les pêcheurs, les cap-horniers ou les îles du sud. Combien sur les gorgones, les étoiles de mer, les coraux ou les méduses ? Les lettres se sont avant tout passionnées pour les quelques mètres au-dessus de la surface, là où l’humain s’épanche. Mais le reste ? Là où la nature se déploie ? Quand on pense que les fonds marins atteignent les 11 000 mètres, et que la profondeur moyenne des océans du globe ( soit 72% de notre planète…) est de 3 800 mètres, on peut parler d’injustice… Heureusement, il y a les photographes. Pour qui la mer est souvent un tout : dessous, dessus. Rares sont les palanquées de plongeurs sans appareils photo (notez le pluriel). Leurs images, comme celle d’Henri Eskenazi ci-dessus, montrent vraiment l’incroyable beauté et richesse des fonds car elles sont… en couleur. Ceux qui ont dépassé la surface savent que les couleurs disparaissent avec la profondeur. L’eau absorbe graduellement la lumière venant des différentes ondes lumineuses et fait perdre leur éclat aux couleurs. Le rouge disparaît le premier, dès 5 à 10 mètres,. Puis c’est l’orange, le jaune et enfin le vert. A partir de 50 mètres, le plongeur sans torche ne voit plus que du bleu et des variantes de noir et blanc… Alors merci aux photographes de rendre justice aux habitants des fonds marins. Il ne reste plus, maintenant, qu’à trouver plus d’auteurs pour les raconter.

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Photo Henri ESKENAZI, www.henrieskenazi.com

La belle essentielle

C’est une jolie fille ronde, appelée Emiliania Huxleyi, à qui nous devons dire merci. Une demoiselle à la fois discrète, invisible à l’œil nu, et spectaculaire, repérable de l’espace, quand elle fait sa belle. Sur la photo, elle nous fait une démonstration XXL tellement formidable que les scientifiques lui ont donné un nom : un bloom. C’est-à-dire une floraison printanière. J’avais oublié de préciser : Emiliania est un coccolithophores. Un phytoplancton carbonaté. Une micro-plante de la mer. Mais pas n’importe laquelle : mademoiselle est richement dotée, question génétique. Quand les chercheurs ont réussi à cartographier son génôme, ils ont découvert que ce minuscule organisme unicellulaire avait 30% de gênes en plus que l’être humain ! Et la jeune fille est aussi une reine de l’adaptation : si on la trouve partout, une Emiliana Huxleyi d’un océan ne partage que 70 à 80% de son ADN avec sa sœur d’un autre océan. Le reste ? De quoi s’adapter… Deux humains, eux, ont 99% en commun.

Et si on doit lui dire merci, c’est qu’elle capte du CO2 pour se fabriquer une carapace calcaire toute en rondeur. Quand Emiliana meurt, sa coquille se désagrège et tombe au fond des océans pour faire du sable. Mais on en trouve aussi, sans doute projetée dans l’air par des vagues ou des bulles de surfaces,… dans les nuages. Elle y servirait de structure sur laquelle la vapeur se condenserait pour former les gouttelettes à l’origine des mêmes nuages.

Alors merci Emiliana, petite coccolithophore des océans et de l’atmosphère. Merci pour le C02 capturé comme les jolis nuages pourvoyeur de pluie. Et merci de décorer les océans de tes blooms aux formes et tailles qui font rêver.

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Photo Nasa & Alison R. Taylor 

Terres australes mais françaises

Pour beaucoup de marins, la mer n’a d’importance que pour la Terre. Celle qui s’écrit avec une lettre majuscule. Celle que l’on guette pendant les nuits de veille, dont on espère la sécurité et le réconfort autant qu’on en craint les parages mortels. Même et peut-être surtout quand ce bout de solide est au bout du monde, là où on attend rien, là où les vents sont violents, l’eau glacée et Neptune en colère. Kerguelen est de ces lieux à la fois magiques et terribles où flotte le drapeau français. En découvrant cet archipel du sud Pacifique, en février 1772, le Breton Yves Joseph de Kerguelen, seigneur de Trémarec et orgueilleux menteur, croit qu’il tient la gloire et la fortune. Sans même poser le pied à terre, il revient à la cour en urgence pour décrire une nouvelle France riche en pâturages et forêts. Le roi, enthousiaste, le félicite et lui confie une nouvelle mission à laquelle il ne s’attendait pas : installer une colonie sur ces îles si bien décrites… Le retour de la seconde expédition ne sera pas à la hauteur de la première : Kerguelen, convaincu de multiples manquements, dont le mensonge, sera condamné à  six ans de forteresse et la radiation de l’état des officiers du roi.

Les scientifiques qui, aujourd’hui, travaillent à Kerguelen savent que les êtres humains ne peuvent pas s’y installer vraiment. Et encore moins y développer des cultures et y produire de quoi vivre. Les seuls êtres capables d’y résider confortablement à l’année sont les manchots et les phoques. Eux ont tout compris. Ils partent en mer chercher leur pitance et reviennent à terre pour la sécurité et le réconfort. De vrais marins.

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 Photo Etienne Pauthenet

De l’encre et des ancres

Il y a des lieux plus propices que d’autres à la lecture. Le cockpit d’un bateau, au large, quand un barreur veille pour vous à la sécurité et que le bruit de l’eau glissant contre la coque émet une chanson douce, fait partie des élus. Et il y a tant de choix possibles, tant de livres qui valent la peine d’être ouverts : les plus grands écrivains ont pioché dans l’alphabet pour traduire les émotions ressenties face à la mer. En 2003, l’ancien marin et ministre Jean-François Deniau eu la belle idée de créer, en partenariat avec la Marine Nationale, l’association des « Ecrivains de Marine ». Vingt auteurs francophones s’engageant notamment à « favoriser la propagation et la préservation de la culture et de l’héritage de la mer ». Quand les cap-horniers ont le privilège de porter un anneau d’or à une oreille, les écrivains de Marine accompagnent leur signature d’une petite ancre. L’encre et l’ancre, rien de plus normal pour conter l’océan, les bateaux et les Hommes.  

Dans quelques jours, à Concarneau, le salon du livre de mer célèbrera ceux qui ont besoin d’eau salée pour y plonger leur plume. Des hommes et des femmes pour qui l’horizon recule toujours et qui cherchent quand même à l’atteindre, avec des mots, et quelque soit l’état de la mer. Car quand celle-ci ne joue pas le jeu, quand elle s‘emporte, brinquebalant le marin au point d’empêcher l’écriture, et même la lecture, il reste toujours le rêve. Avec la musique des éléments : « La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit » a écrit Marcel Proust, un autre écrivain fasciné par « cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres ».

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Photo Jola

La petite transat majuscule

C’est peut-être la course au large qui me fait le plus rêver. La plus grande des Transats. Sur le plus petit des voiliers : 6,50 mètres maximum. Une taille d’engin de plage pour affronter l’océan (en deux étapes), et donner à des géants la possiblité de se faire remarquer. Vous voulez des noms ? Loïck et Bruno Peyron, Jean-Luc Van Den Heede, Laurent Bourgnon, Isabelle Autissier, Michel Desjoyeaux, Ellen MacArthur, Roland Jourdain, Lionel Péan, Thomas Coville, Yannick Bestaven… Ils ont tous disputé la « Mini Transat ». Et parfois gagné.
Une course qui est aussi un laboratoire incroyable pour les architectes. En 1985, Yves Parlier s’alignait avec un mât en carbone. Six ans plus tard, c’est Michel Desjoyaux qui équipait son bateau d’un mât-aile et une quille pivotante. En 2011, David Raison se présente avec un proto inspiré des « scows » navigant sur les grands lacs américains : une étrave plate et spatulée (comme sur la photo, sur le « 979 » de Hugo Dhalenne). Une révolution qui lui permet non seulement de gagner, mais aussi de naviguer dans un meilleur confort, plus au sec. Puis il y aura les foils. Et les scows à foils…

C’est pourtant l’arrivée de l’épreuve de 1987 dont je garde un souvenir fort. Le premier à franchir la ligne de la deuxième étape (devant le proto du vainqueur final de la course, Gilles Chiori) était sur un voilier de série. Un Coco. Mais il avait osé ce à quoi personne n’avait même songé : alléger le bateau au maximum. L’intérieur était vide. Pas de couchette : il dormait sur les voiles de rechanges. Pas de cuisine : il mangeait des rations de survie. Il n’avait gardé d’un short et un tee-shirt et jeté le reste de ses vêtements par-dessus-bord. Et l’inconnu de 20 ans avait gagné la manche. Son nom : Laurent Bourgnon. Il deviendra une légende, remportant notamment la solitaire du Figaro et deux Route du Rhum, quatre fois champion du monde des skippers de course au large.

C’est peut-être cela, le plus grand cadeau de la Mini-Transat. Plus que des coureurs au large, elle fait naitre des marins. Des grands marins, sur des petits bateaux.

Photo Mini-Transat Eurochef 2021-Alexis Courcoux

Pour le plaisir de la plaisance

Si cette tourelle du Blavet pouvait parler, elle nous raconterait une bonne partie de l’histoire de la voile moderne. Elle évoquerait les voiliers de travail de la fin du 19ème siècle, l’apparition d’une plaisance élitiste au même moment puis l’arrivée du grand public après la seconde guerre mondiale et surtout à partir des années 60. Elle décrirait sa surprise à voir apparaître des multicoques, des mâts-aile et maintenant des foilers. Elle serait si bavarde… Mais elle ajouterait qu’il ne faut pas se limiter aux grandes courses au large, comme le Vendée Globe ou la Transat Jacques Vabre. Que la vraie force de la voile, ce sont les milliers de régates organisées en permanence un peu partout en France, en mer ou sur des plans d’eau intérieurs. Des compétitions mobilisant des milliers de bénévoles et encore plus d’amoureux de la navigation qui embarquent pour gagner parfois, pour le bonheur d’être en mer toujours.

Cette photo a été prise pendant le Morbihan Challenge, à la fin août. Cette épreuve propose, tous les ans, un parcours garanti sans moteur, avec des équipages mixtes, avec un beau principe de fair-play absolu (pas de règles de course…). Un retour salutaire à l’étymologie du mot « plaisance », trop souvent mis à mal par la définition anglaise du même mot : « prendre une douche froide tout habillé en déchirant des billets de banque… »  Les Français, croyants ou pas mais peut-être plus jouisseurs que les Britanniques et bénéficiant d’une meilleure météo, préfèrent souvent s’en tenir à ce que Bernard Moitessier écrivait : « Dieu a créé la mer et il l’a peinte en bleu pour qu’on soit bien dessus ».

+ https://www.morbihanchallenge.com/le-film

Photo Philippe Bussière

La chimère et le président

La mer est bonne fille.
Quand l’homme détruit les stocks de morues en mer du Nord, elle les recompose en une décennie.
Quand un pétrolier s’échoue sur ses côtes, elle nettoie les plages et les fonds avec ses vagues et ses bactéries.

Mais elle en a assez, la mer.

Elle est fatiguée de voir les humains s’intéresser à elle surtout pour l’exploiter. On lui prend déjà plus de poissons qu’elle peut en produire. Des forages viennent détruire ses fonds et salir ses eaux pour du pétrole ou du gaz.
Alors quand le plan d’investissement France 2030 parle d’investir « le champ des fonds marins, si riches de biodiversité à protéger », la mer pense: «enfin ! » Quand le président ajoute qu’il « ne parle pas d’exploitation, mais d’exploration », les océans sont en totale empathie.
Sauf que… le discours ne s’arrête pas là.
Deux phrases plus loin, il est question « d’accès à certains métaux rares »… Ceux, sans doute, qui pourraient tant servir pour fabriquer des smartphones. Et là, la mer ne sait plus si elle doit sourire ou pas. Si elle doit être heureuse d’être enfin explorée, étudiée, avec l’espoir d’être protégée, ou s’inquiéter que l’on cherche encore quelque chose d’autres à extraire industriellement de ses entrailles.

Elle pense à cet animal bizarre que l’on trouve à grande profondeur. Un poisson cartilagineux aux dents soudées en plaques qui résume, par son nom, cette volonté de protéger et d’exploiter « en même temps », symbolisée par le discours présidentiel : une chimère (photo). Un mot qui, pour le Larousse, signifie aussi « projet séduisant, mais irréalisable ; idée vaine qui n’est que le produit de l’imagination ; illusion ».


Photo NOAA Ocean Explorer: NOAA Ship Okeanos Explorer: INDEX 2010 “I

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