Orphelins d’océan

La Grace est la réplique d’un brick ayant multiplié les voyages marchands et exploratoires, principalement dans l’Atlantique et les Caraïbes au XVIIe siècle. Plus un peu d’activités corsaires, pour faire l’appoint. Et si je vous le propose aujourd’hui c’est que son port d’attache est un petit port sur la Vltava, au nord de Prague. Donc dans un pays sans mer. En le découvrant, j’ai pensé à ce grand bâtiment aperçu alors que je roulais sur une route quasi déserte de l’Altiplano bolivien. Il y avait une grande ancre de marine sur le mur, et l’inscription Escuela naval militar, École navale militaire. Une école pour marins, à 4 000 mètres d’altitude, dans un pays sans accès à la mer. La raison ? LeTiticaca, lac de 8 346 km2 faisant la frontière avec le Pérou, à 3 812 m au-dessus du niveau de l’océan. Les Boliviens y font patrouiller des navires armés, comme les Suisses sur le lac Léman ou le lac de Constance, les Hongrois sur le Danube ou les Ougandais sur le lac Victoria.
En France, avec un trait de côtes de 20 000 kilomètres (5 500 km en métropole, 14 500 km en outre-mer), nous avons parfois du mal à imaginer que l’on puisse vivre sans port maritime, sans vue sur le grand large. Cinquante pays sont pourtant dans ce cas. Et pas seulement des petites nations enclavées, comme Andorre ou le Vatican : le Kazakhstan (cinq fois la France), la Mongolie (trois fois) ou encore le Niger (2,5 fois). Alors je salue ces Tchèques qui ont décidé de contrecarrer le destin géographique de leur pays en construisant cette réplique de la Grace pour pouvoir affirmer que, à défaut d’un accès à la mer, leur pays a de sacrés beaux bateaux.
 

Christophe Agnus


Photo Luděk Kocourek