La mer était forte au large de la baie de Cedar Cove, dans l’ouest de Terre-Neuve, au Canada. Le 15 février, le MSC Baltic III, un porte-conteneurs de 207 mètres de long, a connu des problèmes de puissance machine, et n’a pas réussi à mouiller l’ancre. Voilà. Et cette photo pourrait se résumer à ce descriptif froid, factuel, si un navire se résumait à un morceau de ferraille. Pour les hommes d’équipage, il a souvent une personnalité, voire une âme. C’est leur maison, ou plutôt leur immeuble, qu’ils ont habité depuis des semaines, des mois, des années. Ils en connaissent tous les recoins, mais aussi les bruits, les forces et les faiblesses. Sans doute, certains l’ont vu vieillir. Et ils ont pris de l’âge avec lui. Mais, soudain, ils l’ont senti les lâcher. Refuser de leur délivrer la puissance permettant de rejoindre le port, la paix et la sécurité. Alors ils ont vu la côte se rapprocher et entendu le bruit effroyable de la coque qui racle le fond. Puis le fracas des vagues qui agressent de plus en plus un navire désormais à la merci, sans la moindre défense. Bien sûr, les gardes-côtes canadiens ont hélitreuillé les 20 marins, et ils sont désormais au chaud quand leur immeuble se fait démolir par une mer en colère. Mais ils savent que, s’ils sont en sécurité, ils ne sont pas en paix. L’enfer est désormais dans leur tête, et pour longtemps. Les bruits terribles du naufrage les hanteront. La perte de ce petit monde qu’ils s’étaient construit sur cette coque flottante, à la fois énorme pour les humains et ridiculement petite pour l’océan, sera leur souffrance. Avec le sentiment terrible d’avoir été trahis par un ami, leur navire, désormais condamné à un destin d’épave.
Christophe Agnus
Photo Garde côtière canadienne